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Enracinés et fondés dans l'amour (Eph 3,17)
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Un conte qui naît là où l’on dresse des murs.

Issa aime le foot

Issa aime le foot, du matin jusqu’au soir, on le voit, la balle au pied, il jongle avec elle, la fait passer à droite, à gauche, par-dessus, par-dessous, par derrière. Entre ses pieds, la balle est un jouet dont il peut faire ce qu’il veut.

Issa fait partie des cadets des « Lions de Ramallah » et porte un tee-shirt flamboyant à l’effigie de l’animal qui ouvre grande la gueule et montre ses crocs comme pour dire : « approche un peu adversaire, et de toi je ne fais qu’une bouchée ! ».
Il s’entraîne tous les soirs avec les copains dans la cour du Convent qu’Aboussa laisse à leur disposition, et le reste du temps, il court après le ballon, à la maison, dans le jardin. Ce n’est pas pratique et Oum n’est pas contente quand il écrase les fleurs et les légumes.

Plus loin, c’est le verger où poussent les oliviers et les amandiers. C’est bien pour délimiter le but, mais il y a peu d’espace. Encore plus loin c’est un peu plat, avec beaucoup de rocailles et peu après, c’est le Mur ! Huit mètres de haut, en béton gris et comme si cela n’était pas encore assez haut, ils ont rajouté des barres de fer et des barbelés. C’est vraiment triste ce mur gris, même si on arrive, en levant la tête à voir un peu de ciel et de soleil. Pour l’égayer, Issa y a dessiné à la peinture blanche la cage d’un gardien et chaque jour, il s’exerce, marquant ses buts et ses penalties. Il passe ainsi des heures et parfois s’arrête un instant pour souffler. C’est ce qu’il fait aujourd’hui après un long temps d’entraînement. Assis sur une pierre, il n’entend que le bruit de sa respiration et le grondement lointain des bulldozers qui poursuive nt leur saignée dans les champs d’oliviers pour le passage de la muraille.
Tout à coup, de l’autre côté, lui parvient le son d’un ballon, que l’on frappe. Il le connaît ce son, Issa. Il le reconnaîtrait les yeux fermés et pan et pan et pan contre le mur. Issa sait que l’autre côté, il y a des gens, mais il ne les a jamais vus. Il se recule un peu et regarde. De temps en temps, le rond d’un vallon dépasse de la crête du mur.

Cela réveille sa fierté : lui aussi est capable de l’envoyer aussi haut son ballon. Alors il reprend l’exercice et hop ! Et hop ! Il fait les plus belles chandelles qu’il ait jamais faites. Cela dure un moment et soudain catastrophe ! Son ballon, son cher ballon franchit le mur et disparaît ! Mon Dieu ce n’est pas possible ! Que va-t-il faire ? C’est si difficile de trouver un ballon. Rien ne passe avec le mur et puis, il n’a pas d’argent.

Il en est là de ses réflexions quand boum ! Il reçoit quelque chose sur la tête ! Son ballon est revenu. Il le prend dans ses bras, il le serre sur son cœur. Il s’apprête à l’embrasser quand il s’aperçoit… que ce n’est pas son ballon ! Il le retourne dans tous les sens. Non ce n’est pas son ballon et sur le cuir, il lit une inscription : « Shalom ! Je m’appelle Elik » Aussitôt il court à la maison, sort son stylo de son sac et sur le ballon « Salam, Elik, je m’appelle Issa ! » Puis il retourne près du mur et recommence ses coups de tête. A nouveau, le ballon disparaît et un peu plus tard, c’est le sien qui réapparaît. Il l’inspecte sur toutes les coutures et lit cette inscription : « Merci Issa ! Elik »
Tout heureux Issa rentre chez lui, mais il ne parle à personne de ce qu’il vient de vivre et pendant des jours et des jours, des mois et des mois, l’échange se poursuit par-dessus le mur de béton gris…

Le temps a passé… Issa a terminé ses études à l’Université de Ber Zeit, il est devenu ingénieur en informatique. Il a fait partie de l’équipe universitaire de football où il s’est illustré pour ses extraordinaires coup s de tête et ses chandelles et aujourd’hui, il quitte la Palestine pour les Etats Unis car ici, impossible de trouver du travail. Il va prendre l’avion à Amman en Jordanie, mais auparavant, il doit passer tous les contrôles. Il a un gros sac de voyage et porte sous le bras son ballon, son ballon fétiche, celui qui porte les inscriptions. Il est usé, râpé ce ballon, les lettres sont presque illisibles, mais pour rien au monde, il ne s’en séparerait. Il prend place dans la file d’attente. On va le fouiller, fouiller son bagage et lui poser toutes sortes de questions. Il arrive bientôt près d’un jeune soldat de sa taille, à l’allure sportive, au regard clair. Issa pense : il croit sans doute qu’il contient une bombe. Mais le soldat ne quitte pas le ballon des yeux, il le prend dans ses mains, le retourne dans tous les sens. Bientôt son visage s’illumine quand il voit l’inscription : « Merci Issa ! Elik ».Alors il prend son stylo et, avec application, près de la phrase, il ajoute : « elik@salam.shalom.com »…

Conte donné par Madame Aubin, correspondante avec un professeur de français à l’Université de Gaza, lors d’une séance récréative, à l’Abbaye de saint Jacut de la Mer en juillet 2014